Certains étaient salariés de ses entreprises, d’autres partenaires, professionnels de la santé ou connaissances. Tous avaient accepté de placer de l’argent dans les projets d’Amadou Kane Diallo. Après avoir retracé son parcours puis les ambitions de ses sept entreprises, DËKBI entre dans le volet financier du dossier américain. Le parquet évoque désormais 1,95 million de dollars, au moins douze investisseurs et 18 chefs d’accusation encore en vigueur. Une partie de l’enquête conduit également au Sénégal, où trois personnalités apparaissent dans les pièces judiciaires, à des titres qu’il importe de distinguer.
En Californie, les ambitions affichées par l’homme d’affaires sénégalais ne manquaient pas. Technologie, immobilier, télécommunications, services destinés à la diaspora et projet hospitalier à Diamniadio : les activités présentées aux investisseurs dessinaient un ensemble qui devait s’étendre bien au-delà des États-Unis.
Dans les premier et deuxième volets de cette enquête, DËKBI est revenu sur le parcours de Diallo et sur les entreprises qu’il présentait à ses interlocuteurs. Mais une question demeurait : d’où venait l’argent destiné à financer ces ambitions et qu’en est-il devenu ?
Des investisseurs qui travaillaient aussi pour lui
L’une des particularités du dossier concerne trois hommes qui avaient une double relation avec Diallo. Ils investissaient dans ses sociétés tout en travaillant pour elles.
Deux frères, désignés ici par les initiales W.K. et C.K., figurent dans plusieurs documents financiers préparés pour le procès. Les pièces relatives à C.K. mentionnent notamment des investissements de 330 000 et 170 000 dollars. Celles concernant W.K. font apparaître des opérations de 252 000 et 81 000 dollars.
Le troisième collaborateur-investisseur, A.N., apparaît lui aussi dans des documents portant notamment sur des engagements de 48 500 et 112 000 dollars. Il avait également pris part, selon les pièces, à certaines démarches liées aux activités commerciales et médicales envisagées par l’entrepreneur.
Dans un mémoire déposé le 17 février 2026 devant le tribunal fédéral du district central de Californie, le parquet affirme que ces trois salariés auraient investi, à eux seuls, environ 1,02 million de dollars.
Ils devaient parallèlement être rémunérés pour leur travail. Or, selon les procureurs, ils auraient perçu beaucoup moins que les salaires attendus. Plus encore, certains versements présentés comme des salaires auraient été effectués avec l’argent précédemment apporté par des investisseurs.
Cette mécanique alléguée constitue l’un des aspects que l’accusation entend soumettre au jury. Les montants figurant dans les listes de pièces ne doivent cependant pas être confondus avec des pertes déjà judiciairement établies.
Un chirurgien, une juriste et des économies de retraite
Les investisseurs ne se limitaient pas aux collaborateurs de Virtual Advisors et de Liquide, les deux sociétés californiennes au cœur des poursuites.
T.C., chirurgien orthopédiste spécialisé dans la médecine sportive, s’était notamment intéressé au projet d’hôpital envisagé près de la Dakar Arena. Son entretien avec le FBI, cité dans les écritures de la défense, révèle qu’il comprenait son investissement comme une contribution, entre autres, à la réalisation de cet établissement au Sénégal.
Une professionnelle du droit, Z.K., apparaît également dans plusieurs opérations financières et communications versées au dossier. Une autre investisseuse, K.D., avait entretenu, selon les procureurs, des relations professionnelles avec Diallo et participé à certaines discussions autour des projets.
Mais la provenance des fonds retient tout autant l’attention. Selon le ministère public, plusieurs investisseurs auraient mobilisé leur épargne-retraite, notamment des comptes américains de type 401(k). Une partie des opérations a transité par Kingdom Trust, un organisme administrant des comptes de retraite autogérés, avant d’atteindre les entreprises de Diallo. Les documents consultés ne mettent pas en cause cet intermédiaire comme participant à la fraude alléguée.
Certains placements prenaient la forme de billets à ordre convertibles, d’une durée d’un an, promettant le remboursement du capital et un rendement minimal de 10 %, avec une possibilité de conversion en participation dans l’entreprise. Selon l’accusation, les sommes et rendements promis n’auraient pas été restitués conformément aux engagements.
De 1,88 à 1,95 million de dollars
Le montant global des investissements avancé par la justice américaine a évolué au fil de l’enquête.
L’acte d’accusation remanié de septembre 2023 évoquait 1 878 729 dollars provenant d’au moins onze investisseurs. Mais dans son mémoire du 17 février 2026, le parquet a porté ce total à 1 953 380 dollars, versés selon lui par au moins douze personnes à travers au moins 33 transactions, entre mars 2016 et octobre 2019.
Les procureurs expliquent cette réévaluation par une analyse complémentaire des investissements visés dans le dossier. Il ne s’agit pas d’un préjudice définitivement fixé par une décision judiciaire, mais d’un montant avancé par la partie poursuivante et qui reste soumis au débat contradictoire.
Du financement des projets aux dépenses personnelles présumées
Que sont devenus ces fonds ? C’est la question centrale des investigations financières.
Le parquet affirme que les comptes des entreprises recevaient essentiellement l’argent des investisseurs, sans recettes commerciales significatives d’une autre origine pendant la période examinée. Il soutient qu’une partie importante des sommes aurait servi à payer les dépenses personnelles de Diallo, notamment plus de 375 000 dollars de loyers, des voyages, des restaurants, des loisirs et des véhicules haut de gamme.
Deux acquisitions sont précisément visées : une Rolls-Royce Ghost d’occasion achetée pour 133 778,28 dollars et une Ferrari 458 Spider pour 177 185,08 dollars. Leur financement constitue la matière de deux chefs d’accusation distincts portant sur des opérations avec des produits présumés issus d’une activité criminelle.
La défense conteste la lecture du gouvernement. Elle soutient que Diallo développait de véritables projets commerciaux, certes risqués, et que certaines dépenses répondaient aux besoins d’une stratégie de développement et de relations d’affaires. À ses yeux, l’échec d’une entreprise ne saurait, à lui seul, démontrer l’existence d’une fraude intentionnelle.
De 22 à 18 chefs d’accusation
À son arrestation, le 1er juin 2023, l’homme d’affaires était poursuivi pour 21 chefs d’accusation. Un vingt-deuxième a été ajouté en septembre de la même année, au titre de la loi américaine anticorruption Foreign Corrupt Practices Act (FCPA).
Le 25 février 2026, le tribunal a autorisé le retrait de quatre chefs liés à des virements particuliers. Ce retrait n’est ni un acquittement ni une reconnaissance de leur régularité. Il laisse 18 chefs en vigueur : quinze pour fraude électronique (wire fraud), deux pour opérations monétaires portant sur des produits présumés d’origine criminelle et un pour violation alléguée de la FCPA.
La fraude électronique ne signifie pas ici un piratage informatique. Elle renvoie à l’utilisation présumée de virements ou de communications électroniques pour exécuter un mécanisme frauduleux. Pour chaque chef, les procureurs devront notamment prouver une tromperie intentionnelle et le lien avec la transaction poursuivie.
Le chef FCPA, quant à lui, ouvre le dossier sur un autre territoire : le Sénégal.
A.F., une deuxième autorité et M.F. : ce que disent les pièces sénégalaises
En novembre 2018, Diallo reçoit en Californie un responsable sénégalais désigné dans l’acte d’accusation comme « Official 1 ». Le parquet précise qu’il dirigeait alors l’Agence de gestion du patrimoine bâti de l’État (AGPBE). Les documents de voyage, photographies et correspondances préparés pour le procès font apparaître les initiales A.F., rapprochées de cette première autorité.
Selon les procureurs, l’homme d’affaires aurait pris en charge le voyage du responsable et de son épouse, leur hébergement et plusieurs activités de divertissement. Un vol en hélicoptère, facturé 3 090 dollars, figure au centre de l’accusation de corruption. La défense soutient qu’il devait démontrer l’intérêt d’associer une enceinte sportive, un hôpital et un héliport, sur le modèle envisagé près de la Dakar Arena.
Une deuxième haute autorité, dont l’identité n’est pas donnée dans l’acte d’accusation, intervient dans le récit des procureurs. Vers le 31 décembre 2018, Diallo et plusieurs investisseurs auraient été reçus au Sénégal par ce responsable. L’accusation soutient qu’une offre de mise à disposition de cinq véhicules aurait alors été formulée pour une campagne politique, dans l’espoir de faciliter l’attribution d’un terrain. L’existence d’une telle offre et son intention corruptrice restent à démontrer.
Les pièces font également apparaître une troisième personnalité sénégalaise, M.F.. La liste des éléments préparés pour le procès mentionne des photographies prises en 2018, dont une avec un investisseur, ainsi que des documents consulaires relatifs à ses déplacements. Sa présence dans cet ensemble documentaire ne permet cependant pas de conclure qu’elle a participé à une tentative de corruption ou joué un rôle déterminé dans l’attribution du terrain.
Il faut donc distinguer les deux responsables visés par le récit de l’accusation et M.F., dont la présence est documentée dans d’autres pièces. Aucune de ces trois personnalités n’est inculpée dans cette procédure fédérale américaine.
Le jury devra départager deux versions
En septembre 2020, lors d’un entretien volontaire de près de trois heures avec le FBI, Diallo a répondu aux questions des enquêteurs sur ses entreprises, ses investisseurs et l’utilisation de leurs fonds. Le parquet s’appuie notamment sur cet enregistrement, les documents bancaires, les contrats et les témoignages envisagés pour le procès.
La défense, elle, conteste l’interprétation de plusieurs éléments et demande que les enregistrements et documents soient appréciés dans leur contexte. Diallo a plaidé non coupable et demeure présumé innocent.
Le procès est programmé pour le 22 février 2027, sous réserve d’un nouveau changement de calendrier. Au-delà de la somme de 1,95 million de dollars, les jurés devront répondre à une question essentielle : les fonds ont-ils financé des ambitions commerciales qui n’ont pas abouti, ou ont-ils été obtenus grâce à des déclarations volontairement trompeuses ?
À cette interrogation s’ajoute celle des démarches sénégalaises, et de la frontière entre promotion d’un projet et avantage accordé pour influencer une décision publique.
Après plusieurs années de procédure, ce sont les preuves présentées et débattues à l’audience, et non les seules accusations, qui devront permettre de trancher.
