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Sonko au perchoir : le discours d’un contre-pouvoir qui s’installe

Élu président de l’Assemblée nationale avec 132 voix sur 133 votants, dans un scrutin boycotté par une grande partie de l’opposition, Ousmane Sonko a livré un discours d’une portée politique exceptionnelle, bien au-delà du simple cérémonial d’installation.

Pendant près d’une heure, l’ancien Premier ministre a déroulé une véritable doctrine politique mêlant morale publique, philosophie, mémoire des luttes démocratiques et redéfinition du rôle des institutions. Son intervention marque surtout l’ouverture d’une nouvelle séquence dans le fonctionnement du pouvoir sénégalais : celle d’un Parlement qui entend désormais peser pleinement face à l’exécutif.

Dès les premières minutes, Sonko a tenu à rappeler son rôle dans la trajectoire du nouveau chef du gouvernement, Ahmadou Al Aminou Lo, qu’il présente comme un collaborateur de longue date ayant participé avec lui à l’élaboration des grands référentiels stratégiques du pays, notamment Sénégal 2050. Mais derrière cet hommage, le leader du PASTEF a surtout exprimé une profonde frustration politique, dénonçant le fait que son parti n’ait pas été associé aux consultations ayant conduit à la nomination du Premier ministre ni à la formation du gouvernement. « On ne peut pas faire du Pastef sans Pastef », a-t-il lancé dans une phrase qui sonne comme un avertissement direct au pouvoir exécutif de Bassirou Diomaye Faye.

Tout au long de son intervention, Sonko a cherché à déplacer le débat loin des querelles de personnes. Selon lui, ce qui se joue actuellement dépasse les ambitions individuelles et touche désormais au rapport entre morale et politique. En convoquant Aristote, Montesquieu ou encore Saint Augustin, il a développé une réflexion sur la nécessité d’un pouvoir fondé sur la justice, l’éthique et le bien commun.

Pour Sonko, une nation peut survivre à la pauvreté économique, mais rarement à « l’effondrement de sa morale publique ». Il a dénoncé les institutions qui cessent d’être au service du peuple pour devenir des instruments « de confort, de peur ou de calcul », tout en mettant en garde contre les mouvements révolutionnaires qui finissent par reproduire les pratiques qu’ils combattaient.

L’ancien Premier ministre a également longuement défendu son bilan à la tête du gouvernement. Il revendique la transparence sur la dette cachée, le refus d’une restructuration de la dette, le lancement d’un plan de redressement économique et social, la maîtrise du coût de la vie, la lutte contre la corruption et la réduction du train de vie de l’État. Il a aussi insisté sur les questions sociétales, évoquant notamment la protection des valeurs sociales et le projet de loi contre l’homosexualité.

Mais le cœur politique du discours reste sans doute son rapport au Parlement. Sonko a clairement affirmé que l’Assemblée nationale ne serait pas « une chambre d’enregistrement ». Selon lui, l’institution exercera pleinement ses prérogatives constitutionnelles de contrôle de l’action gouvernementale, d’évaluation des politiques publiques et de défense de la souveraineté populaire.

Sans appeler à la confrontation directe, il annonce néanmoins que le Parlement utilisera « tous les leviers de contre-pouvoir » avec responsabilité mais fermeté. Une manière de signaler que son départ de la Primature ne signifie en rien un retrait politique. « Certains croyaient que le départ d’un Premier ministre signifiait sa disparition politique », a-t-il affirmé. « Dans une démocratie véritable, aucune fonction n’est plus forte que la légitimité populaire». À travers cette phrase, Sonko se repositionne comme le principal détenteur de la légitimité issue des mobilisations populaires et des élections de 2024. Désormais installé au perchoir, il semble vouloir transformer l’Assemblée nationale en centre de gravité politique du projet PASTEF.

Le leader de Pastef a également rendu un hommage appuyé à son prédécesseur Malick Ndiaye, saluant la modernisation du Parlement, la digitalisation des procédures, l’amélioration des conditions du personnel et le renforcement de la diplomatie parlementaire.

Malgré la fermeté du ton, Sonko a tenté de projeter une image d’homme d’État soucieux de préserver les institutions. Il a appelé au dialogue entre majorité et opposition, affirmant vouloir éviter « la haine », « la violence » et « l’effondrement institutionnel ». Selon lui, le Sénégal doit démontrer qu’une crise politique peut être traversée démocratiquement sans détruire l’État. Mais derrière cette main tendue, le message demeure sans ambiguïté : le soutien parlementaire du PASTEF au pouvoir exécutif ne sera ni automatique ni inconditionnel. Le nouveau président de l’Assemblée nationale entend désormais incarner un contre-pouvoir interne au sommet même de l’État.