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Sénégal, Côte d’Ivoire, Guinée… Comment les djihadistes se rapprochent depuis le Mali

Depuis deux mois, le Mali est confronté à un blocus sur le carburant mis en place par les djihadistes du JNIM. TV5MONDE a analysé en cartes cette nouvelle stratégie d’asphyxie de l’ouest du pays, grâce à des données fournies par l’Armed conflict location and event data (Acled). La densification des attaques s’observe bien et fait planer l’insécurité aux frontières du pays.

Le blocus sur le carburant imposé au Mali est en place depuis deux mois. Les djihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, le JNIM en arabe, font pression sur les autorités militaires au pouvoir en s’en prenant directement à la vie quotidienne des Maliens et des Maliennes. 

Les fils d’attente sont interminables dans les stations-service des grandes villes, comme la capitale Bamako. Le 27 octobre dernier, les ministères de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur ont annoncé la suspension des cours pour deux semaines dans les écoles et dans les universités, du fait de l’impossibilité pour les élèves de s’y rendre. Mais aussi parce qu’un car scolaire représente une cible très prisée pour les djihadistes.

Au-delà du carburant, l’électricité est également visée par le JNIM, groupe affilié à Al-Qaïda. Certaines régions du Mali vivent régulièrement dans le noir depuis des semaines. À Mopti, dans le centre du pays, « c’est le blackout total. Il n’y a plus d’électricité du tout« , s’indignait le président de l’ONG « Mouvement Solidarités Nouvelles », Mohamed Sanous Nientao, sur TV5MONDE le 26 octobre dernier.

TV5MONDE a donc entrepris de recenser les attaques djihadistes dans la région du Sahel, perpétrées par le JNIM et l’État islamique dans la province du Sahel (ISSP), entre 2024 et 2025. C’est l’Armed Conflict Location and Event Data (Acled) qui nous a fourni les données nécessaires à la réalisation de cette étude. 

Le résultat est criant: à l’ouest de la zone, les attaques du JNIM se multiplient. En cette année 2025 notamment, l’ouest du Mali est secoué par une nette densification du nombre d’assauts, se rapprochant des frontières de la Mauritanie, du Sénégal, de la Guinée et de la Côte d’Ivoire. À Abidjan et Conakry ou Cotonou on craint une poussée des groupes djihadistes dans le golfe du Bénin.

Dans les régions occidentales du Mali, à savoir Kayes, Koulikoro, Bamako et Sikasso, le nombre d’offensives a presque doublé entre 2024 et 2025. 124 attaques du JNIM ont été recensées en 2024. Pour 2025, à la date du 17 octobre – les données les plus récentes répertoriées par l’ACLED – 241 attaques du JNIM ont été observées.

Une intensification dans la région de Kayes

Un point de la carte peut retenir l’attention: c’est celui situé le plus à l’ouest de la projection de 2025. Il s’agit d’une des sept attaques lancées de manière coordonnée le 1er juillet dernier par le JNIM. Ce point précis représente la localité de Diboli, située à 1,3 kilomètre de la frontière avec le Sénégal. Simultanément, Gogui, commune située elle sur la frontière avec la Mauritanie, était attaquée.

Ce jour-là, ce sont donc sept postes qui ont été touchés par les attaques du JNIM, dont cinq situés à l’ouest du Mali, dans la région de Kayes. La préfecture de la région, la grande ville de Kayes, a notamment été attaquée. C’est la Katiba Macina, la plus grande faction du JNIM, qui a mené ces attaques. Selon un rapport du Timbuktu Institute publié en septembre dernier, les djihadistes « ont visé des checkpoints, des casernes et des bâtiments administratifs, montrant une volonté de paralyser les flux commerciaux« .

« Asphyxier l’économie malienne »

Cette zone du Mali est très convoitée par les djihadistes de par sa localisation stratégique. Elle est traversée par la route commerciale reliant Dakar à Bamako. Le Mali n’ayant pas d’accès à la mer, « le port de Dakar est le port de Bamako » explique Bakary Sambé, directeur du Timbuktu Institute à TV5MONDE.

« 70% des importations maliennes » transitent par le corridor Dakar-Kayes détaille le chercheur. La région abrite aussi 80% des ressources en or du pays. En tirant profit de cette production aurifère, le JNIM cherche à « priver Bamako de revenus essentiels« , peut-on lire dans le rapport du Timbuktu Institute. Mais surtout, selon le directeur de l’institut, l’intérêt principal pour le JNIM de s’étendre dans la région de Kayes est de « déstabiliser et asphyxier l’économie malienne« . 

« Une stratégie de déstabilisation totalement nouvelle« 

Pour ce faire, les djihadistes témoignent d’un mode opératoire précis, visible sur les vidéos qu’ils diffusent. Pour les convois de camions-citernes, seuls les véhicules à l’avant et à l’arrière sont ciblés. Ce qui provoquent les volutes de fumée et les flammes impressionnantes dont se servent les assaillants pour leur propagande. Les camions situés entre ceux sinistrés deviennent butins de guerre.

Différentes conséquences sur la société malienne ont été identifiées par les chercheurs, dont le risque d’insécurité alimentaire et le très fort impact du manque de carburant. Ils rappellent bien que le carburant est essentiel pour les activités civiles quotidiennes, mais aussi pour les activités militaires.

Le JNIM tente de « créer le chaos dans Bamako, une révolte sociale. C’est une stratégie de déstabilisation totalement nouvelle« , analyse Antoine Glaser, spécialiste des études africaines sur TV5MONDE. « En essayant de bloquer la route Dakar-Bamako, de bloquer les citernes de carburant, le JNIM cherche à monter la population contre le régime« , abonde Bakary Sambe.

Cette stratégie est assumée par les djihadistes, explique-t-il: « La stratégie du JNIM consiste à le sortir de son étiquette de mouvement insurrectionnel à tendance ethno-communautaire peul, pour qu’il devienne un véritable mouvement national d’opposition au régime. Le JNIM tend donc à devenir une forme d’opposition politique au régime central, en devenant une alternative. Pour gouverner ou pas, mais en tout cas pour décrédibiliser le gouvernement en place.« 

La frontière ivoirienne balisée

Un autre résultat visible est l’expansion des attaques du JNIM dans la région de Sikasso, au sud du Mali, frontalière notamment de la Côte d’Ivoire. En 2024, 33 attaques avaient été déplorées. En 2025, ce ne sont pas moins de 93 attaques qui ont été recensées par l’Acled, multipliant par presque trois le nombre d’assauts. Sur les cartes, une ligne de points apparaît bien en 2025.

Cette situation fait planer de nombreux risques sur le commerce entre les deux pays. Les chauffeurs de camions ivoiriens sont inquiets et risquent leur vie lors de chaque trajet. À leur échelle, l’arrêt de l’activité est trop risqué financièrement. À l’échelle du pays, c’est une fragilisation économique. En 2023, plus de la moitié des produits pétroliers exportés par la Côte d’Ivoire étaient à destination du Mali.

« Au Sénégal, on sort petit à petit du déni »

« Tous les pays voisins du Mali peuvent s’attendre à une détérioration de la situation sécuritaire. Le Sénégal, qui faisait preuve jusqu’ici d’une grande résilience par rapport à l’extrémisme violent et au terrorisme, a été averti par l’attaque sur Diboli. La Côte d’Ivoire affronte depuis longtemps des attaques dans le nord« , analyse Bakary Sambe.

La problématique est de plus en plus considérée par les autorités de ces pays. « Au Sénégal, on sort petit à petit du déni. Le sujet était tabou il n’y a même pas deux ans. Aujourd’hui, il y a une réflexion stratégique avec le renforcement des frontières, le déploiement des forces de sécurité dans l’est du pays et la poursuite de la coopération avec l’Union Européenne« , détaille le chercheur.

Le député Ibou Gueye, du parti au pouvoir au Sénégal, le Pastef, a abondé dans ce sens sur TV5MONDE mercredi 5 novembre. « Il y a un redéploiement des forces militaires » dans l’est du pays, a-t-il affirmé. « Du point de vue parlementaire, nous voulons garantir toute initiative allant dans le sens de protéger les frontières du Sénégal« , a-t-il poursuivi.

Selon le député, un résultat concret de la stratégie sénégalaise est qu’il n’y a pas eu d’attaques djihadistes dans le pays. Mais ce risque est pris au sérieux: « Nous nous attendons à tout moment qu’une telle chose puisse se produire parce que la menace est là, réelle, imminente« , a rappelé Ibou Gueye.

« Il n’est pas dans l’intérêt du JNIM d’allumer un second front »

Il faut toutefois relativiser le danger imminent sur les pays frontaliers du Mali selon le directeur du Timbuktu Institute. « Il n’est pas dans l’intérêt du JNIM d’allumer un second front du côté du Sénégal pour ne pas être pris en tenaille par les forces maliennes d’un côté et l’armée sénégalaise de l’autre« , indique-t-il.

En l’état actuel de la situation, les conséquences sont davantage économiques dans la région. En Guinée par exemple, à l’instar du Mali, le prix du carburant a explosé. Pour le port de Dakar, les pertes pourraient s’élever à « 400 milliards de francs CFA » selon différentes estimations, alerte Bakary Sambe. « Le djihad économique qui aujourd’hui frappe le Mali ne sera pas sans conséquences pour les pays frontaliers si le blocus perdure« , conclut-il.

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