Sénégal: Aide à la presse boycottée et si le gouvernement s’inspirait du model Canadien ?
Le récent rapport de gestion du Fonds d’Appui et de Développement de la Presse (FADP), publié le 3 avril dernier, marque une rupture nette dans le paysage médiatique sénégalais. Alors que les autorités ont choisi de privilégier une conformité stricte au Code de la presse, de nombreux grands groupes de presse brillent par leur absence. Ce tournant soulève une question fondamentale : comment assurer la survie d’une presse indépendante tout en garantissant une gestion rigoureuse des deniers publics ?
L’époque du « chèque en blanc » semble révolue. En s’appuyant sur la plateforme numérique Déclaration Médias Sénégal (DMS), le Conseil de gestion a instauré un filtre technique éliminant de facto les structures ne pouvant justifier de leur régularité fiscale, sociale ou administrative. Si cette démarche vise à assainir le secteur, le boycott ou l’exclusion de médias de premier plan montre les limites d’un système d’aide directe qui peut, parfois, être perçu comme un outil de pression ou de sélection.
Pour sortir de cette impasse, le Sénégal pourrait utilement se pencher sur les modèles de grandes démocraties qui ont su automatiser le soutien aux médias pour préserver leur indépendance. L’exemple du Canada est, à cet égard, particulièrement inspirant. Plutôt que de distribuer des subventions au cas par cas, le gouvernement canadien a mis en place un crédit d’impôt pour la main-d’œuvre journalistique. Ce mécanisme permet de rembourser directement une partie des salaires des journalistes aux entreprises de presse, dès lors qu’elles respectent des critères professionnels. C’est une aide à l’emploi qui renforce la rédaction sans que l’État n’ait à juger de la ligne éditoriale ou de la notoriété de l’organe.
Un autre levier majeur réside dans la souveraineté numérique. À l’image de la loi canadienne C-18 ou des droits voisins en Europe, le Sénégal gagnerait à instaurer un cadre législatif forçant les géants du web comme Google ou Meta à rémunérer les éditeurs de presse pour l’utilisation de leurs contenus. Dans un contexte où l’audience se déplace massivement vers les réseaux sociaux, capter une partie de cette valeur publicitaire permettrait aux médias sénégalais de réduire leur dépendance vis-à-vis du fonds étatique.
L’évolution vers des aides indirectes constitue également une piste sérieuse. En Europe, le soutien à la presse passe souvent par une fiscalité préférentielle, avec une TVA à taux réduit, ou par des incitations fiscales pour les citoyens qui s’abonnent à des journaux. Ces mesures encouragent le développement d’un modèle économique basé sur le lecteur plutôt que sur la subvention, garantissant ainsi une plus grande liberté critique.
Pour bâtir un écosystème médiatique robuste, le Sénégal a l’opportunité de passer d’une logique de secours annuel à une véritable stratégie structurelle. En s’inspirant des mécanismes de crédit d’impôt et de régulation des plateformes numériques, le pays pourrait offrir à ses journalistes un environnement où la viabilité économique ne dépend plus de la signature d’un ministre, mais de la qualité de l’information produite.



