On attendait Ousmane Sonko au tonnerre. Il répond désormais par le procès-verbal. Encore faut-il lire tous les procès-verbaux, y compris ceux qui n’ont jamais été écrits.
Depuis quelques semaines, Ousmane Sonko se fait discret. Le président de PASTEF, que le Sénégal a connu comme tribun des meetings et adversaire infatigable de ses opposants, évite désormais les sorties fracassantes. Le perchoir, qu’il occupe depuis le 26 mai, aurait pu devenir la tribune d’une revanche. Pourtant, l’hémicycle poursuit son travail : des propositions de loi sont déposées, les commissions siègent et leurs travaux sont portés à la connaissance du public. Le bruit a diminué tandis que l’activité parlementaire s’est intensifiée.
De la scène au perchoir
Le politologue Bernard Manin a décrit l’avènement d’une « démocratie du public », dans laquelle un dirigeant existe d’abord par son exposition médiatique. Sonko en a été l’un des meilleurs praticiens au Sénégal. Ce qui se dessine aujourd’hui ressemble à un changement de registre : moins d’incarnation, davantage de procédure.
Le travail en commission, longtemps confiné aux coulisses, passe ainsi au premier plan, tandis que l’homme qui occupait la scène s’en éloigne. Le français réunit dans un même mot ce qui se compte et ce dont on répond : être comptable, c’est produire des chiffres et devoir des explications. La publication des travaux des commissions répond à cette double exigence.
Un contrôle parlementaire sélectif ?
Le tableau serait flatteur s’il était complet. À la connaissance de l’auteur, aucune commission d’enquête n’a été constituée sur les dossiers qui agitent l’espace public depuis plusieurs mois et qui concernent la gestion de responsables de PASTEF, voire celle de son chef.
L’argument décisif repose sur une comparaison. L’Assemblée a engagé une initiative législative visant à encadrer les crédits spéciaux de la présidence. Adoptée en commission, la proposition a été contestée par le gouvernement, puis déclarée irrecevable par le Conseil constitutionnel le 25 août 2026. Les fonds destinés à la paix en Casamance, gérés hier par la Primature et dont l’utilisation fait débat, appartiennent à la même famille de crédits et n’ont pas fait l’objet d’un examen comparable.
Vouloir encadrer les fonds du Palais tout en laissant de côté ceux de la Primature expose le contrôle parlementaire au reproche de sélectivité. Or un contrôle sélectif peut finir par ressembler à une stratégie.
Le temps du soupçon
Le silence de Sonko admet plusieurs lectures : retenue institutionnelle, calcul politique, ou les deux à la fois. Les catégories d’Albert O. Hirschman, entre prise de parole et loyauté, permettent de poser la question sans la trancher. L’asymétrie ne prouve pas une intention, mais elle rend plus difficile l’écartement d’une lecture tactique.
Nathalie Sarraute employait l’expression « le temps du soupçon » pour désigner le moment où le lecteur cesse de croire au personnage de roman. L’analogie éclaire la vie publique : lorsqu’une institution publie abondamment sur certains sujets et reste silencieuse sur d’autres, une partie des citoyens ne lit plus seulement ce qui est montré ; elle cherche aussi ce qui est tu.
La transparence partielle risque alors de produire l’effet inverse de celui recherché, et le document publié de devenir l’indice d’un document absent. Le silence de Sonko a commencé à ressembler à du « jëf », c’est-à-dire à une action ou une performance. Il ne prendra pleinement ce sens que si l’Assemblée ouvre également les dossiers concernant son propre camp. D’ici là, ce silence qui lui ressemble pourrait aussi apparaître comme un silence qui l’arrange.
Mamadou Thiam
Expert en stratégie, performance et transition

