Dette : 191 personnalités signent une tribune contre l’accord avec le FMI
Cent quatre-vingt-onze professeurs d’université, économistes et personnalités sénégalaises, dont le député Guy Marius Sagna, ont signé une tribune s’opposant à la restructuration de la dette négociée avec le FMI. « La dette cachée ne doit pas devenir la dette du peuple », affirment les signataires, qui exigent qu’aucun engagement définitif ne soit pris avant un débat parlementaire et citoyen sur les termes réels de l’accord.
« Le Sénégal traverse une crise de la dette d’une gravité exceptionnelle. La nier serait irresponsable », reconnaissent d’emblée les signataires de cette tribune. Mais, précisent-ils aussitôt, « reconnaître cette réalité ne signifie pas accepter comme inévitable la réponse qui vient d’être négociée avec le Fonds monétaire international ».
Les signataires rappellent que l’accord du 1er septembre 2026 marque moins une nouveauté qu’un retour, le FMI ayant déjà accordé au Sénégal, en 2023, un programme de 1,8 milliard de dollars suspendu dès la révélation des irrégularités comptables, laissant le pays vingt-deux mois sans programme actif. Ils notent que ce nouvel accord reste conditionné à une dérogation du FMI pour les données erronées transmises par le passé, tandis que le gouvernement a simultanément lancé son Plan de traitement de la dette du Sénégal, avec l’intention de recourir au Cadre commun du G20. Pour ce collectif, une décision d’une telle portée ne peut être prise sans que ses conditions soient intégralement connues et débattues.
S’adressant directement au chef de l’État, les signataires rappellent que le mandat obtenu le 24 mars 2024 reposait sur un projet de « souveraineté économique, fiscale, énergétique et alimentaire », et non sur un programme d’ajustement orthodoxe. Selon eux, ce mandat devient plus exigeant, et non caduc, lorsque les contraintes budgétaires se resserrent, et l’Assemblée nationale doit se prononcer sur un programme qui engage pour plusieurs années les politiques économiques et sociales du pays.
S’appuyant sur les travaux de la Cour des comptes, qui ont établi que des emprunts considérables ont échappé au circuit budgétaire normal, les signataires estiment qu’il ne s’agit pas d’un pays ayant collectivement vécu au-dessus de ses moyens, mais d’une dette contractée hors du contrôle parlementaire et de la connaissance des citoyens. « Une dette dissimulée au peuple ne peut simplement devenir une facture présentée au peuple », affirment-ils, réclamant au préalable d’établir qui a emprunté, auprès de qui et pour financer quoi.
Le texte convoque plusieurs précédents internationaux : au Mozambique, la dissimulation de plus de deux milliards de dollars d’emprunts entre 2013 et 2016 avait provoqué l’effondrement de la monnaie nationale et une décennie de restructuration payée par une population qui n’avait rien emprunté. À l’inverse, l’Équateur avait mené en 2008 un audit intégral de sa dette publique avant de racheter la part jugée illégitime à 35 % de sa valeur nominale. Quant au Ghana et à la Zambie, récemment passés par le Cadre commun du G20, ils illustreraient le risque de voir l’austérité s’appliquer plusieurs années avant que l’allègement promis ne se concrétise.
Les signataires estiment par ailleurs que la responsabilité de la dissimulation n’incombe pas qu’aux seules autorités sénégalaises de l’époque, pointant un échec des mécanismes de surveillance de l’UEMOA, de la BCEAO et du FMI, dont le précédent programme comportait pourtant des objectifs précis sur la dette et les finances publiques sans détecter l’ampleur réelle des engagements cachés.
Sur le fond du traitement à venir, le collectif affirme que le véritable contenu économique de l’accord se joue moins dans le montant de 2,2 milliards de dollars que dans ce que recouvriront concrètement des expressions comme « mobilisation des ressources intérieures », « rationalisation des dépenses » ou « supervision renforcée des entreprises publiques ». Les signataires insistent pour que travailleurs, paysans, jeunes, retraités et classes populaires ne soient pas les premiers à supporter l’effort, plaidant pour une fiscalité pesant davantage sur les hauts revenus plutôt que sur la consommation, et pour la préservation de l’école, de l’hôpital et de la protection sociale.
Les signataires demandent la publication du contenu des engagements négociés, une cartographie des créances concernées, une évaluation des conséquences fiscales et sociales du programme, une contribution substantielle des créanciers, ainsi que l’établissement des responsabilités dans la constitution et la dissimulation de la dette, avant toute approbation définitive de l’accord par le Conseil d’administration du FMI.
Parmi les 191 signataires figurent, outre le député Guy Marius Sagna, l’ancien secrétaire général d’Amnesty International et ancien sous-directeur de l’Unesco Pierre Sané, l’économiste Amadou Ba Babo, ainsi que de nombreux professeurs et enseignants-chercheurs des universités Cheikh Anta Diop, Gaston Berger et Assane Seck de Ziguinchor, aux côtés de personnalités issues de la société civile, de la diaspora et de divers secteurs professionnels.
Cette prise de position tranche avec la lecture défendue par le gouvernement, dont le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan avait pris soin de présenter son plan comme une démarche distincte d’une restructuration classique, alors même que le Sénégal avait déjà entamé la recherche d’un conseil financier pour restructurer un fardeau représentant 132 % du PIB .




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